Sous le sol de Ljubljana, l’archéologie préventive fait ressurgir l’Histoire

Le site présente des traces romaines, mais aussi des vestiges préhistoriques, bien moins conservés.

Dans le centre-ville de Ljubljana, une équipe d’archéologues est missionnée pour préserver des vestiges antiques avant le lancement d’un chantier de construction. Ces fouilles préventives sont fréquentes dans la capitale slovène, ancienne cité romaine.

Emma Barets et Nina Waechter

Un morceau de vaisselle en terre cuite datant du Ier siècle, représentant un visage en relief. Ines Klokocovnik tient dans ses mains ce fragment du passé, qui vient d’être mis au jour en plein centre de Ljubljana. Sur ce site de fouilles, l’équipe d’archéologues a déjà trouvé une centaine d’objets – pièces, céramiques, fragments d’étuis d’épées, ceintures – dont certains ont appartenu à un camp militaire romain.

Ces morceaux de vaisselle, comme les autres découvertes importantes, sont emballés à part. © Emma Barets

Ines est chargée de documenter ces objets. Le morceau de vaisselle est photographié, puis glissé dans un sachet plastique, accompagné d’une note précisant lieu et date de découverte. Il prendra bientôt la route vers le musée de la ville pour être documenté, nettoyé, restauré.

Les archéologues ont déjà creusé sur quatre mètres de profondeur, couche par couche, découvrant également une route pavée romaine. « C’est comme lire un livre de la fin au début, analyse Matjaẑ Jenko, responsable des fouilles du site. On a d’abord la période la plus récente, et, plus profondément, les périodes plus anciennes. » En l’occurrence, de 1000 avant Jésus-Christ à 100 après Jésus-Christ.

En Slovénie, travailler sur un site de fouilles est un emploi étudiant commun. © Emma Barets

En cette fin mai, la petite dizaine d’archéologues s’affaire depuis 7h du matin, casques de chantier sur la tête, gilets jaunes sur le dos et pioches et truelles en main. L’équipe travaille depuis fin avril, et a été mandatée par la mairie en vue de la construction d’une école. Avant que le chantier commence, le terrain doit être analysé pour préserver les vestiges menacés. « Le principal objectif est de retirer les trouvailles de façon professionnelle mais aussi de tout documenter », explique Ines Klokocovnik. Documenter les objets, mais aussi la méthode d’excavation ou encore la nature de la couche de terre.

Des tests pour obtenir un permis de construire

Ce processus, nommé archéologie préventive, est courant à Ljubljana, « parce que la ville est située sur le site de l’ancienne cité romaine Emona », détaille l’archéologue. Cette ville a été fondée au début du Ier siècle après la conquête de la région par Auguste, puis détruite au Ve siècle. « Aussi, ajoute Ines Klokocovnik, la présence de zones marécageuses a permis une bonne conservation. »

Ainsi, depuis 2009, quand une entreprise souhaite obtenir un permis de construire dans une zone protégée, elle doit obtenir l’aval de l’Institut pour la protection de l’héritage culturel en Slovénie. « L’Institut demande l’excavation de puits d’essai, poursuit Matjaẑ Jenko. En général, ces tests sont faits sur 3 % de la zone concernée par les travaux, mais le choix est à la discrétion du conservateur de l’Institut responsable de la zone. » L’Institut peut également réaliser une détection par laser depuis un avion, un système appelé Lidar.

Matjaẑ Jenko a un rôle de coordinateur mais participe aussi aux tâches de mesure ou de fouille. © Emma Barets

La plupart du temps, ces tests ne donnent rien. En revanche, quand un vestige archéologique est trouvé, un travail préparatoire est lancé pour déterminer le coût de l’excavation et le temps et les moyens alloués.

La majorité du centre-ville est protégée

Sur le site où sera construite prochainement l’école, c’est un consortium de quatre entreprises d’archéologie qui réalise les fouilles. L’équipe d’une quinzaine de personnes compte une majorité d’archéologues et quelques étudiants.

Ana, de dos, est documentaliste comme Ines, et Lina, de face, est chargée d’identifier et ranger les objets découverts. © Emma Barets

Une fois apportées au musée de la ville, certains objets importants pourront être présentés au public, mais la plupart seront simplement entreposés. Impossible en effet d’exposer toutes les trouvailles compte tenu du nombre d’excavations archéologiques dans la capitale. Selon Gašper Rutar, conservateur pour l’Institut pour la protection du patrimoine culturel de Slovénie, on compte « 334 fouilles à Ljubljana de 2009 à 2023, soit 22 fouilles par an », sans compter les tests préliminaires.

« La majorité du centre-ville de Ljubljana est une zone protégée », souligne Ines Klokocovnik. Dans le centre-ville, 183 tombes romaines ont par exemple été trouvées en 2024 lors de fouilles précédant la construction du complexe commercial d’Emonika. Parfois, les excavations révèlent des vestiges bien plus récents, datant notamment de la Seconde Guerre mondiale.

L’archéologie préventive est l’occasion d’obtenir des fonds et des moyens dans une discipline qui en manque. Comme l’indique Gašper Rutar, « le nombre de fouilles pour des raisons scientifiques », soit hors du cadre préventif, « est pratiquement tombé à zéro ».

« En tant que chercheurs, on est ravis d’avoir ces opportunités car on a toujours envie de creuser« , admet Matjaẑ Jenko. Toutefois, malgré l’intérêt scientifique des fouilles, la règle est de ne creuser que lorsque c’est absolument nécessaire, rappelle-t-il. « Nous creusons en cas de chantier mais mieux vaut repousser le plus possible car les techniques d’analyse évoluent sans cesse. Plus nous attendons, plus nous pourrons examiner efficacement les trouvailles. »

Des tensions avec les constructeurs

À Ljubljana, le métier d’archéologue comprend aussi une mission de diplomatie. Les entreprises de construction peuvent s’agacer de voir leur chantier prendre du retard à cause des travaux archéologiques.

Selon les archéologues, ce site sujet à l’érosion est difficile à étudier. © Emma Barets

« Pour ce projet, la société de construction est tolérante et coopérative, mais c’est parfois plus compliqué », confie Matjaẑ Jenko. Il hausse les épaules : « Nous sommes dans un système de libre marché, les investisseurs privés cherchent parfois à réduire les coûts à tout prix. »

L’archéologue souligne toutefois que les conflits ont diminué ces dernières années. La fouille se fait secteur par secteur, ce qui permet au chantier de commencer en parallèle. De même, le public est plus compréhensif. « Quand j’étais étudiant, je travaillais près d’une route, se souvient Matjaẑ Jenko, et les passants nous prenaient à partie : ‘À cause de vous, on ne peut pas rouler sur cette route pendant encore un an !’ Ça existe toujours mais la situation s’est améliorée. » L’archéologue estime notamment que le travail de sensibilisation a porté ses fruits. « Nous invitons parfois le public à voir les trouvailles et nous leur expliquons notre démarche. Les gens comprennent que c’est notre culture et notre héritage. »

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