« J’ai peur que Velenje devienne une ville fantôme »

La mine de Velenje fournit la centrale électrique de Sostanj à quelques kilomètres. © Elsa Fournier

La dernière mine de charbon active de Slovénie, qui emploie plus d’un millier de personnes, doit fermer en 2033. La ville de Velenje s’est construite économiquement et culturellement autour de l’activité minière. Sa fermeture suscite des craintes sur cet héritage ouvrier et les perspectives économiques.

« Quand la mine fermera, Velenje ne sera plus tout à fait Velenje. » Dans cette ville ouvrière du nord de la Slovénie, Sašo profite d’un verre dans un café du centre. Il est remonté il y a peu à la surface, après une journée de travail dans la dernière mine de charbon active du pays.

Depuis une vingtaine d’années, l’homme de 43 ans y exerce le métier d’électricien. « Au bout de vingt ans de travail, on vous offre une montre », plaisante-t-il en montrant son poignet. Il devrait lui rester seize ans à passer à la mine jusqu’à la retraite. Il sait pourtant qu’il perdra son emploi dans moins de dix ans.

La mine de Velenje doit cesser son activité en 2033. La fermeture a été décidée pour des raisons économiques et environnementales, dans le cadre de la stratégie nationale d’abandon progressif du charbon adoptée par le gouvernement. Sašo s’est résigné. « Certains se battent pour que la mine reste ouverte, mais si le gouvernement dit que ça doit fermer, qu’est-ce qu’on peut faire ? Dans les autres villes, les mines ont fermé aussi.« 

“Ce métier est une vocation, on fait ça de génération en génération”, explique Sašo. © Elsa Fournier

La mine a marqué la ville de son empreinte 

Pendant 140 ans, la mine a été un important moteur de développement à Velenje, ville de 30 000 habitants à la puissante tradition socialiste. Avec l’entreprise de réfrigération Gorenje, il s’agit d’un des principaux employeurs de la région. Si les postes à la mine ont progressivement diminué, environ 1250 mineurs, électriciens ou encore secouristes y travaillent encore.

La statue de mineur (“rudar” en slovène) sur la place Tito est régulièrement honorée par les habitants. © Elsa Fournier

La mine a laissé de nombreuses traces dans l’espace public, visibles avant même l’arrivée à Velenje. À la périphérie, le long de la route, se succèdent des usines, des conduites métalliques ou des structures d’acier qui portent toutes les mêmes symboles : deux pioches croisées et l’inscription « Srečo », « Bonne chance », la salutation des mineurs. 

Sur la place Tito, centre de Velenje, l’imposante statue de l’ex-dirigeant yougoslave fait face à une sculpture plus modeste, celle de la silhouette d’un mineur. Depuis la place, il suffit de lever les yeux pour observer à nouveau les symboles de la mine. Ils surmontent cette fois un immeuble résidentiel, construit par des mineurs. 

Les mineurs qui ont construit l’immeuble y ont laissé leur trace, le symbole des deux pioches croisées. © Elsa Fournier

La mine a également laissé des traces géologiques. Au fil du temps, l’exploitation du charbon a creusé deux vastes lacs aux abords de Velenje.

Sašo peine donc à imaginer sa ville après la fermeture de la mine. Il craint d’habiter un jour « une ville morte ». « C’est une si grande part de Velenje. S’il n’y a pas de mine, comment pourrait-on préserver notre héritage ?« 

Le lac de Velenje a été créé par des décennies d’exploitation souterraine. © Nina Waechter

C’est pourtant l’objectif du musée des mines de charbon de Slovénie depuis son ouverture en 1999. Devant l’entrée, des élèves slovènes achèvent leur visite. « Les scolaires représentent 70 à 80% des visiteurs, le reste étant des touristes », indique le guide, Aleš Rehar. Après nous avoir équipées de casques et de vestes de mineurs, il nous conduit, en ascenseur, 179 mètres sous terre dans d’anciennes galeries.

Dix-neuf mariages célébrés dans la mine

Le guide retrace l’histoire du lieu. « La construction a débuté en 1885, et la production a beaucoup augmenté à partir des années 1890 », attirant des travailleurs venus de toute la Yougoslavie. Aujourd’hui, 1250 personnes y travaillent, dont un quart de mineurs reconnaissables à leurs casques blancs. Chaque couleur de casque correspond à un métier. Rouge pour les mécaniciens, majoritaires, jaune pour l’équipe de sauvetage, ou encore argenté pour les élèves de l’école de la mine. Elle qui « meurt peu à peu, mais compte encore 16 élèves », précise le guide.

Pour faire vivre le quotidien des mineurs, le musée a imaginé des mises en scène. Le sol tremble sous les pieds des visiteurs, les lumières s’éteignent et un éboulement se fait entendre. Le guide évoque ainsi les fréquents accidents, faisant parfois des dizaines de morts. Les conditions de travail difficiles des mineurs aux XIXᵉ et XXᵉ siècles sont racontées dans les galeries suivantes : la présence de méthane et de gaz dangereux, le travail des enfants, les faibles salaires. À deux pas de nous, environ 250 personnes travaillent actuellement dans la mine, estime le guide.

Selon Sašo, “un bon mineur peut espérer gagner 2 000€ par mois” par son travail. © Elsa Fournier 

Une fierté familiale

Aleš Rehar est lui-même ancien mineur et n’a jamais vraiment quitté sa veste bleue ni son casque blanc. Ses explications animées trahissent sa fierté d’appartenir à la communauté minière de Velenje.

Une fierté partagée par Sašo. « Tout le monde n’a pas le courage d’entrer dans la mine« , s’enorgueillit le mineur, un sourire aux lèvres. Il prend plaisir à partager les photographies des machines qu’il utilise. Malgré des conditions de travail difficiles, le quadragénaire n’a jamais envisagé un autre métier, une tradition familiale pour lui. Fils de mineur, petit-fils de mineur, Sašo a toujours évolué dans le charbon. « Ici, toutes les familles se connaissent depuis des générations« , raconte-t-il. Au point que 19 mariages ont déjà été célébrés dans la mine.

Plus de deux millions de tonnes de charbon sont extraits de la mine chaque année. © Elsa Fournier 

À Velenje, la plupart des relations sociales se cristallisent autour de la vie de la mine. Les quelques personnes croisées dans la ville n’ont aucun mal à indiquer où les mineurs se retrouvent sur leur temps libre. Assis au bar, Sašo se remémore leur dernière fête annuelle, le 3 juillet dernier. Chaque année, une grande partie des habitants de la commune se réunit sur la place centrale, pour rendre hommage à ceux qui font vivre la communauté. « Velenje est une ville de travailleurs, on est tous soudés, et encore plus depuis l’accident », explique le Slovène.

En janvier dernier, trois mineurs de Velenje sont morts lors d’une inondation de la mine de charbon. « C’était comme un deuil dans une grande famille« , déplore Sašo, visage baissé. « Je ne travaillais pas au moment de l’accident, mais je connaissais toutes les victimes. » De cet événement tragique, le mineur retient l’entraide, l’histoire d’un mineur qui a tenté d’en sauver un autre au péril de sa vie, mais surtout l’argent collecté par la communauté pour aider les enfants des victimes, âgés de quatre et six ans. « Ils sont à l’abri« , se rassure-t-il. Après l’accident, plus de 800 bougies ont été déposées autour de la statue en hommage aux mineurs sur la place Tito. À Velenje, tout le monde ou presque connaît une victime ou l’un de ses proches.

“Papa, rentre sain et sauf à la maison”, peut-on lire sur un panneau à l’entrée du musée. © Elsa Fournier

Transmettre l’histoire minière

Avec la fermeture de la mine, c’est donc toute la ville qui s’inquiète. Bibliothécaire dans le centre-ville, Frank vit à Velenje depuis une quarantaine d’années. « Si ça ferme, il n’y aura plus d’industrie dans la ville et plus d’emplois pour les générations futures« , alerte-t-il. Père de deux filles de 18 ans et 21 ans, il regrette déjà de voir les jeunes quitter Velenje. « Les gens ne savent pas où ils vont aller. J’ai peur que Velenje devienne une ville fantôme« , explique-t-il. 

Sašo lui relativise. Comme pour les autres mineurs, un poste devrait lui être proposé après la fermeture, ce qui ne l’empêche pas d’être inquiet. Très spécialisé, il sait que ce ne sera pas si facile. Il craint surtout de devoir partir, lui qui a toujours vécu à Velenje.

“À une époque, la moitié de la ville vivait de la mine”, raconte Frank. © Nina Waechter

Au-delà des conséquences économiques, la fermeture de la mine fait aussi craindre la disparition d’une histoire minière. C’est l’inquiétude de Frank, dont l’oncle et le grand-père sont aussi mineurs. Il constate l’intérêt décroissant pour cet héritage. « Ma génération entendait beaucoup parler de la mine, rapporte-t-il. Celle de mes enfants beaucoup moins. » Sašo lui est fataliste. « Au moins, le lac sera toujours là ».

Nina Waechter et Elsa Fournier

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