« Par son histoire, Nova Gorica est profondément multiculturelle »

Stojan Pelko, directeur des programmes "Go 2025!" © Jernej Humer
Stojan Pelko, directeur des programmes "Go 2025!" © Jernej Humer

Nova Gorica, en Slovénie, a été élue Capitale européenne de la culture pour l’année 2025 face à cinq autres villes slovènes. Elle doit notamment sa victoire à sa candidature commune avec Gorizia, en Italie. D’abord unies sous l’Empire austro-hongrois, ces deux villes jumelles ont été séparées d’une frontière au sortir de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’a été fondée l’ex-Yougoslavie.

« GO 2025 ! » : tel est le nom de la programmation qui a pour ambition de les réunir à travers plusieurs événements culturels par jour tout au long de l’année. Stojan Pelko, directeur des programmes, revient sur les réussites et limites de cette coopération culturelle. Entretien. 

  • La promesse de cette capitale binationale était de réunir deux cultures, italienne et slovène. Cela a-t-il été un défi ?

C’était ambitieux mais nous partions sur une base forte. Il y a toujours eu des échanges entre Nova Gorica et Gorizia. D’ailleurs, ici, les gens refusent que leur histoire soit comparée à celle de Berlin pendant la guerre froide, divisée par un mur infranchissable. 

Lorsque la ville de Gorizia a été coupée en deux par la frontière avec l’Italie, le centre administratif de cette région slovène s’est d’un coup retrouvé de l’autre côté de la frontière italienne, en l’espace d’une nuit. Un échange économique et administratif s’est alors créé entre deux villes : Gorizia qui a plus de mille ans et Nova Gorica qui n’a même pas un siècle. Tout les sépare, depuis l’architecture jusqu’aux traditions, en passant par les secteurs d’activité économique. À Nova Gorica, de nouvelles personnes se sont installées et les gens ont commencé à aller travailler d’un côté et de l’autre de la frontière. De part leur histoire, Gorizia et Nova Gorica sont donc profondément multiculturelles.

Cérémonie d’ouverture de la Capitale européenne de la culture, place de l’Europe, en février 2025 © Zoso

  • Depuis octobre 2023, l’Italie a pourtant remis en cause les accords de Schengen et rétabli les contrôles à ses frontières avec la Slovénie pour faire face à la crise migratoire. Cela a-t-il très concrètement affecté certains champs de la programmation ?

Il y a bien sûr eu quelques contraintes administratives mais la programmation n’en a jamais vraiment souffert.

Au moment de présenter la candidature à l’élection de capitale européenne de la culture, nous avions le projet de bâtir un Centre européen d’interprétation du XXe siècle sur la place de l’Europe, où se situe la frontière entre les deux villes. Malheureusement, les équipes ont fini par se rendre compte que, pour des raisons administratives, c’était impossible de le construire sur la frontière. Nous avons donc installé ce bâtiment un peu plus loin, côté slovène.

A l’inverse, certains événements s’organisent très facilement. Début mai, nous avons par exemple organisé une « Marche de l’amitié » en périphérie de la place de l’Europe. L’itinéraire passait les frontières. Pour la première fois, les gens ont commencé à considérer ce quartier comme un point d’ancrage de ces deux villes réunies.

  • La question de la langue à choisir pour les événements s’est-elle posée ?

C’est même une question centrale. Chaque partenaire de « GO 2025! » doit traduire les événements en au moins deux langues, entre italien et slovène et souvent en anglais. Symboliquement, on insiste vraiment sur l’égalité entre nos deux langues. Dans notre région, la langue est associée au patriotisme, à une forme de survie de la culture.

Par exemple en Slovénie, l’italien est la langue officielle de la minorité italienne. C’est inscrit dans notre Constitution, ce qui n’est pas le cas pour le slovène en Italie. C’est pourquoi ce choix de traduire les événements de l’italien au slovène envoie un signe fort à la minorité qui vit en Italie. Ça leur donne un peu plus de pouvoir, un peu plus d’honneur aussi. 

Ces décisions participent à encourager l’apprentissage mutuel des langues. Entre nous, on pratique ce qu’on appelle le multilinguisme passif. Tout en continuant à parler sa propre langue, chacun est capable de comprendre l’autre et apprend progressivement. En Italie, certains parents envoient même leurs enfants à l’école slovène ou les inscrivent à des cours de langue.

Cérémonie d’ouverture de la Capitale européenne de la culture, place de l’Europe, en février 2025 © Zoso

  • Quels sont artistes qui incarnent le mieux cette coopération culturelle ?

Il y a d’abord des grandes figures emblématiques qui viennent de la région. Je pense notamment à l‘exposition que nous consacrons au peintre et graveur italiano-slovène Zoran Mušič. C’est d’abord une personnalité européenne car il a des attaches multiples sur le continent. Il était par exemple proche de François Mitterrand et son atelier était installé à Venise. Cependant, peu de gens savent qu’il vient d’une ville située à côté de Gorizia et que ses parents étaient slovènes.

Ensuite, il y a des artistes contemporains comme l’orchestre symphonique Cross border wind orchestra, dont les membres viennent des deux côtés de la frontière. Et pour être honnête, ce type de formation est très courant dans la région. 

  • Comment espérez-vous pérenniser cette coopération ? 

Nous espérons tous que ce processus de production artistique et culturelle perdurera. Bien sûr, avec les subventions européennes, nous créons actuellement les conditions financières pour que ce soit possible. Il ne faut pas oublier que ce programme est aussi l’occasion de former des personnes dans le secteur de la culture et de créer des emplois. Néanmoins, c’est une volonté politique, à échelle des ministères de la Culture des deux pays et du contrat passé entre les deux villes, qui permettra de faire durer cette coopération.

Propos recueillis par Solène Clausse

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