SÉRIE PHOTOS – La mémoire des Effacés, entre reconnaissance et récupération

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Au pied du nouveau mémorial des Effacés à Ljubljana, Irfan Beširević contemple la lettre ć gravée dans la pierre. Pour cet activiste et ancien effacé, le symbole est fort : la Slovénie rend enfin hommage à ceux qu’elle avait exclus – ces milliers de personnes privées de droits après l’indépendance de la Slovénie en 1992. Mais dans le même temps, cette reconnaissance officielle s’accompagne de la transformation de l’ancienne usine Rog, autrefois espace autogéré de solidarité et de mobilisation, en un lieu institutionnel où la mémoire militante a perdu sa place.

Irfan Beširević devant la statue rendant hommage aux Effacés de Slovénie © Tanguy Tricoire

Un mémorial tant attendu…

Inauguré le 24 octobre 2023, le mémorial des Effacés à Ljubljana apporte enfin une reconnaissance officielle à leur combat.

Si le mémorial a la forme de la lettre ć, c’est parce que cette lettre, absente de l’alphabet slovène, est fréquente dans les noms de famille des personnes originaires d’autres républiques de l’ex-Yougoslavie. Le ć rappelle l’identité des Effacés et l’une des raisons de leur marginalisation. Elle incarne ainsi leur altérité et leur exclusion, tout en rendant hommage à leur mémoire et à leur lutte pour la reconnaissance.

Portrait d’Irfan Beširević, figure de la lutte pour les droits des Effacés © Tanguy Tricoire

… et un espace de lutte effacé par les institutions

Cependant, pour beaucoup d’anciens militants, le mémorial signe aussi la fin de la mémoire vivante et collective qui existait dans l’ancienne usine Rog, autrefois lieu de lutte autogéré. L’usine a longtemps été un symbole de résistance et d’entraide pour les Effacés. Occupée depuis 2006, après avoir été abandonnée en 1991, elle était devenue un centre social autogéré, accueillant migrants, artistes et activistes. Irfan Beširević, figure emblématique des Effacés, se souvient y avoir mené des actions majeures : grèves de la faim, manifestations, caravanes vers Bruxelles. Pour lui, Rog était « un lieu de solidarité, d’organisation et de survie collective », loin de l’indifférence institutionnelle.

Ruine d’une façade de l’ancienne usine Rog sur laquelle on aperçoit encore des graffitis et expressions artistiques de lutte © Tanguy Tricoire

En janvier 2021, la municipalité de Ljubljana expulse les occupants pour transformer Rog en un « centre de création artistique et artisanale ». Cette institutionnalisation du lieu s’accompagne d’une récupération de la mémoire militante : le mémorial dédié aux Effacés est inauguré en octobre 2023, alors que les anciens concernés sont en grande partie marginalisés.

S’ajoutant à l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme en 2012, les excuses publiques de l’ex-président Borut Pahor en février 2022 marquent la reconnaissance officielle du gouvernement slovène envers les Effacés. Toutefois, même si la mémoire des Effacés est désormais inscrite dans l’espace public par des plaques et des cérémonies, la réalité de leur lutte et de leur exclusion tend à être édulcorée.

Nouvelle façade derrière le mémorial des Effacés qui fait face à l’ancienne de l’usine Rog © Tanguy Tricoire

Pour Irfan Beširević, l’institutionnalisation de la mémoire ne doit pas faire oublier la violence de l’effacement ni la force de la mobilisation collective. « Cet endroit a une grande signification pour moi. Malheureusement, il est aujourd’hui bien différent de ce qu’il était à l’époque de la zone autonome Rog. » Son témoignage rappelle que la mémoire des luttes ne se limite pas à des commémorations, mais se nourrit d’une vigilance critique face aux tentatives de récupération institutionnelle. Et pose la question suivante : comment transmettre la mémoire des luttes sans les dénaturer ni effacer celles et ceux qui les ont portées ?

Irfan Beširević appuyé sur le mémorial des Effacés, le regard tourné vers la façade de l’ancienne usine Rog © Tanguy Tricoire

Si le symbole du mémorial demeure important pour l’ensemble des Effacés, d’autres, comme le journaliste Andraž Rožman, spécialisé sur ce sujet, décident de boycotter le lieu, en soutien aux anciens activistes délogés de leur espace d’expression et d’organisation politique.

✍️ : Adélina Paris
📷 : Tanguy Tricoire

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